Quand le hasard fait bien les choses: une balade improvisée se transforme en sauvetage in extremis de tombes

Photographier des tombes, ce n’est pas une activité toujours bien vue. Il suffit d’un curé de mauvaise humeur, d’une vieille dame à sa fenêtre ou d’un passant un peu soupçonneux pour que l’on se retrouve à devoir expliquer (un peu gênée) que non, on ne fait ni un rituel bizarre, ni preuve de fascination morbide et déplacée, mais bien une action de sauvegarde patrimoniale.

Depuis plus de dix ans en effet, la plateforme Geneanet pilote le projet Sauvons nos tombes, qui vise à préserver les noms gravés dans la pierre avant qu’ils ne disparaissent pour de bon. Je reviendrai plus en détail sur ce projet dans un article dédié, mais ce jour-là, c’est en flâneuse du dimanche que je me suis improvisée archiviste de terrain, dans un cimetière communal qui, par chance, était parfaitement désert.

Une église, deux dames âgées, et des tombes en vadrouille

Le cimetière en question est circonscrit à l’enceinte de l’église. C’est certes souvent le cas dans les vieux villages, mais je ne peux m’empêcher de penser que cette proximité entre lieu de prière et lieu de repos perpétuel doit donner un cachet bien particulier aux mariages et baptêmes célébrés dans cette paroisse.

Paroisse d’ailleurs qui a une particularité notable: c’est en effet un lieu de culte catholique, une curiosité dans le canton de Genève, pourtant berceau de la réforme protestante calviniste et terre d’accueil des réfugiés français mis à mal par la révocation de l’édit de Nantes. On le remarque d’ailleurs très bien dans les registres d’état civil de la commune, où la mention « catholique » revient environ neuf fois sur dix.

Juste en face, séparée par un champ en jachère, se trouve une ancienne chapelle désacralisée, aujourd’hui espace culturel. Et selon l’humeur, on peut imaginer ces deux bâtisses comme deux vieilles amies qui se sourient… ou deux acariâtres qui se fusillent du regard à travers la prairie. Mais la proximité un peu saugrenue de ces deux lieux de culte, à moins de deux cents mètres l’un de l’autre, ne manquera jamais de me faire sourire.

Pour en revenir au cimetière, j’ai commencé par la partie nord-est, celle de l’entrée, pendant que mon compagnon préférait la fraîcheur de l’église au cagnard de l’extérieur. J’ai poursuivi le tour, immortalisant les tombes de la partie sud-est, laissant volontairement de côté certaines stèles illisibles. Non pas que je les trouve indignes d’intérêt, loin de là, mais simplement car je n’était pas suffisamment préparée.Ces tombes sont certes très anciennes (sans doute de la toute fin du XVIIIe siècle) et dévorées par le lierre, les ronces et la mousse, elles ne sont pas en danger immédiat, car concessions perpétuelles et épargnées par le redoutable panonceau de Damoclès « concession échue – veuillez vous adresser à la commune » que redoute tout amateur de patrimoine. Je compte donc revenir, armée d’un sécateur, de gants adaptés, de brosse à ongle et d’un seau d’eau claire, afin de leur redonner un peu de leur éclat – ou, a minima, un minimum de lisibilité.

Mais ce ne sont pas ces reliques anciennes qui furent ma plus belle trouvaille ce jour-là. Je l’ai faite de l’autre côté de l’église, sur sa façade sud-ouest, à l’abri des regards indiscrets et de la route menant à l’église. Et quelle trouvaille! Une huitaine de tombes fraîchement démontées, issues de concessions échues. Alignées contre le mur, comme en attente de leur sort, elles risquaient fort de disparaître sans laisser de trace.

Ni une, ni deux, j’ai entrepris de les photographier une par une, arrachant mon compagnon à la fraîcheur de la nef et à ses prières pour le mettre à contribution (et lui offrir une séance de musculation des bras en prime), lui demandant de m’aider à en soulever certaines, à en retourner d’autres, afin d’en capter tous les détails cachés. Grâce à son concours et sa force, j’ai pu sauver une douzaine de personne de l’oubli absolu.

Quand l’histoire est gravée dans la pierre

Parmi ces tombes en sursis, deux m’ont particulièrement marquée. La première est une concession collective, probablement, au vu des dates et des noms, une mère et sa fille.

Le premier individu est une certaine Louisa Gindre, née Maréchal, et dont le décès est survenu en 1923, à l’âge de 52 ans. Les spéculations quant aux causes peuvent être nombreuses, mais ce qui marque, c’est l’âge auquel le second individu, une Cécile Constantin, née Gindre, aurait été endeuillée de ce parent mort dans la cinquantaine : dix-huit ans, tout juste. Et ce que j’ai trouvé beau, c’est que malgré les décennies, un mariage, une famille peut-être, des déménagements probables, la fille a fait le choix d’être inhumée auprès de son parent perdu précocement, à l’aube de sa vie d’adulte.

Autre détail qui m’a marqué : cette tombe était la plus « récente », parmi celles qui ont été démontées. La seconde défunte a en effet été inhumée en 1991, il y a à peine plus de trente ans. Il se pourrait alors qu’elle ait des enfants encore en vie, des petits-enfants qui l’ont connue, voire des arrières-petits-enfants qui en ont entendue parler, mais là nous entrons dans le domaine de la spéculation.

Et pourtant, ce n’est qu’après trente-quatre ans de repos que cette stèle disparaît, et cela illustre bien la fragilité des sépultures, dont les concessions raccourcissent de plus en plus de nos jours. Et peut-être que des descendants directs ou indirects, s’ils existent et sont éparpillés loin d’ici, ne savent même pas que cette trace familiale va disparaître. Et je suis heureuse de me dire que grâce à ces photos, peut-être qu’un jour, un généalogiste en herbe à des centaines de kilomètres d’ici pourra remonter ce fil désormais invisible.

La seconde tombe que je retiens, en plus de m’avoir intriguée, m’a profondément émue. Contrairement à la mère et sa fille, la question de la descendance directe ne se pose même pas. Pour une raison aussi simple que tragique: il s’agit d’une tombe de bébé.

Il y avait en effet, parmi les tombes démontées, une sépulture individuelle de plus d’un siècle, surmontée d’une croix de belle taille et dédiée à Marie-Thérèse Guillermin. Détail qui serre le coeur, les dates de vie et mort de la petite, qui n’a vécu que 116 jours, entre le 18 janvier 1924 et le 13 mai de la même années. Même pas quatre mois, une vie minuscule, fugace, presque une parenthèse. Et pourtant, ses parents lui ont dédié une stèle personnelle, imposante et décorée, mais aujourd’hui sur le point de disparaître.

On pourrait croire que la pratique était courante, et pourtant il était rare de voir les enfants morts-nés ou morts en très bas âge bénéficier d’une sépulture individuelle, voire d’une sépulture nominative, même collective. La plupart du temps, ils étaient inhumés dans le caveau familial sans voir leur nom gravé dans la pierre, voire enterrés anonymement sur les terrains des maisons des parents, à une époque où la mortalité infantile était beaucoup plus élevée que de nos jours.

C’est là que le travail sur la sépulture individuelle de Marie-Thérèse devient particulier à double-titre: non seulement elle ne fait pas partie d’une structure familiale, mais elle est aussi personnalisée avec une photographie encastrée dans la pierre. Certes, ce n’est pas une photographie de la petite, mais d’une statue d’ange portant un nourrisson dans ses bras, aujourd’hui mangée par la mousse et décapée par le soleil. Mais c’est malgré tout la trace tenace de la volonté des parents d’immortaliser son passage dans leurs vies, aussi bref fût-il. Un choix symbolique, sans doute, un dernier geste d’amour il y a de ça un siècle. Une vie qui ne laissa rien d’autre derrière elle que cette pierre, ces dates, et cette photographie.

Et pourtant, ce n’est pas une raison pour l’oublier. Bien au contraire. C’est précisément parce que plus personne n’est là pour se souvenir d’elle, parce qu’elle n’a pas d’enfants ou de petits-enfants pour se souvenir d’elle ou raconter ses aventures, que préserver sa mémoire devient un devoir. Alors j’ai fait en sorte de le faire, pour garder une trace. Pour qu’un jour, peut-être, quelqu’un d’autre que moi découvre qu’une petite fille avait existé, bien trop brièvement, mais tendrement aimée.

Préserver, un cliché à la fois

De retour chez moi, j’ai voulu partager ces photographies sur Geneanet, et prendre part concrètement au projet Sauvons nos tombes. Mais quelle ne fût pas ma surprise de voir que le cimetière de cette commune n’existait même pas sur le site! J’ai alors créé le cimetière, et une fois celui-ci validé, j’ai téléversé une par une les 125 tombes que j’avais photographiées, pour un total de plus de 240 clichés (certaines nécessitant d’être prises sous plusieurs angles afin de ne rater aucun détail). Enfin, dernière étape et non des moindres : j’ai personnellement indexé les 125 tombes postées, afin d’ajouter les noms de leurs propriétaires dans la base de données du site.

Si ces chiffres peuvent sembler importants, sachez néanmoins, amis lecteurs, que je n’en suis même pas rendue à la moitié de la démarche pour préserver l’intégralité de ce cimetière : outre les tombes illisibles que j’ai mentionnées plus haut et pour lesquelles j’ai besoin de matériel supplémentaire, j’ai également fait l’impasse sur certaines tombes plus récentes et sans danger immédiat, mais surtout, sur l’immense columbarium au nord-est, qui risque de nécessiter à lui seul plusieurs heures de travail. Mais le soleil déclinait, et il faut savoir s’arrêter quand il est encore temps (rien ne sert de prendre des clichés rendus illisibles par la lumière rasante du crépuscule).

Si, en ce mois de mai, j’ai indexé le triple de sépultures dans le cimetière de ma commune (dont les redoutables columbariums), je n’y ai pas retrouvé ce frisson d’urgence comme ce fût le cas dans ce cimetière suisse. Quoi qu’il en soit, je suis fière d’avoir, pendant une simple balade dominicale, pu préserver des noms, des dates, des traces de vie, et surtout, apporter ma pierre à l’édifice de la préservation du patrimoine cantonal genevois. Sans mauvais jeu de mot, bien entendu.

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