La Venue de l'Avenir

La généalogie s’invite au cinéma : « La Venue de l’Avenir » de Cédric Klapisch

Il y a des jours où l’on n’a pas envie de remonter des actes notariés du XVIIIe siècle, ni de tenter de déchiffrer une énième tentative douteuse de francisation de patronyme germanique dans les registres de Genève. Des jours où on a juste envie de s’installer dans un fauteuil moelleux, de se laisser porter et, soyons honnêtes, de rentabiliser un Cinépass trop peu exploité ces derniers temps.

C’est dans cet état d’esprit vaguement contemplatif, et à l’issue d’un débat intérieur opposant un blockbuster américain en surchauffe, une comédie française au titre douteux, et un énième remake en live-action d’un classique de mon enfance, que mon regard s’est arrêté sur une affiche : Une dame avec une robe rouge. Des silhouettes du passé. Des visages qui regardent vers quelque chose, ou peut-être vers quelqu’un. Et ce titre : La venue de l’Avenir.

Je n’avais jamais entendu parler du film, ni même jamais vu une seule autre œuvre de son réalisateur, Cédric Klapisch. Néanmoins, une rapide lecture du synopsis a suffi à éveiller ma curiosité : il y était question d’héritage, de vieux murs pleins de secrets… et de généalogie.

Je ne sais pas pour vous, mais quand un film assume d’intégrer le mot « généalogie » dans son pitch, il a déjà fait la moitié du chemin pour que je m’y intéresse. Ce n’est pas tous les jours que cette passion singulière qu’est la mienne, celle de remonter le fil du passé, de faire parler les silences et de relier les vivants aux disparus, trouve un écho sur grand écran. Alors, portée par quelques critiques spectateurs enthousiastes (et en toute honnêteté, assez peu influencée par la presse spécialisée, que je considère comme une horloge cassée : elle donne l’heure juste deux fois par jour, et le reste du temps, elle fait surtout tic-tac dans le vide), j’ai embarqué pour deux heures six de projection.

Et je ne les ai pas vues passer.

Alors, qu’en ai-je pensé ? Le film tient-il ses promesses ? Est-ce qu’il offre vraiment un regard cinématographique sur la généalogie, ou bien s’en sert-il comme simple prétexte narratif ? Et surtout : est-ce que ce Victor Hugo en caméo est vraiment bluffant, ou est-ce juste moi ?

Un récit à deux époques, entre vieilles pierres et promesses d’avenir

Il était une fois une maison… abandonnée depuis la Libération, endormie sous la poussière des décennies, sur un terrain en marge d’un petit village. Ce terrain, la mairie aimerait cependant bien le récupérer, pour raser les ruines afin de permettre la construction d’un centre commercial flambant neuf. Rien de très palpitant en soi, un cas de figure quasi quotidien dans nos espaces géographiques qui se bétonnent… si ce n’est que ladite maison appartient en réalité à une trentaine de personnes, toutes descendant directement d’Adèle, dernière propriétaire en date, et dont plus personne ne connaît l’histoire.

C’est là que commence La venue de l’Avenir : en 2025, suite à une enquête généalogique dantesque pour retrouver les propriétaires légitimes de la masure normande, quatre membres de cette famille éclatée sont missionnés pour faire l’état des lieux du bâtiment. On découvre alors Seb, jeune créateur de contenu pour influenceurs, un peu paumé dans ses priorités comme dans sa vie, campé par un jeune acteur qui a une ressemblance troublante de l’acteur avec le rappeur normand Orelsan (qui sait, peut-être que les deux ont un ancêtre commun oublié ?).

Abraham Walper à gauche, Orelsan à droite… on ne m’ôtera pas de la tête qu’on ne les a jamais vu ensemble dans la même pièce.

Il y a aussi Abdel, professeur de français en fin de carrière, plus critique que curieux, un peu désabusé mais lucidement aigri. Vient ensuite Céline, chef de projet ambitieuse en aménagement du territoire, qui cache une certaine fragilité derrière une assurance bien rodée. Et enfin Guy… Guy, l’apiculteur militant, passionné d’écologie et convaincu que la société court à sa perte. Ce qui le rend parfois un peu… disons, difficile à vivre (mais j’y reviendrais plus tard).

Ces quatre lointains cousins, que tout oppose (comme dans toute bonne comédie dramatique qui se respecte), se retrouvent donc réunis dans cette vieille maison normande, au milieu de papiers, de souvenirs, et de silences. Et c’est là qu’Adèle refait surface. Ou plutôt, qu’elle commence à exister.

Adèle, jeune fille illettrée, vient de perdre sa grand-mère, la seule figure parentale qu’elle ait connue. Nous sommes en 1895. Elle décide alors de quitter sa Normandie natale pour tenter de retrouver sa mère à Paris. Son arrivée dans la capitale, encore noire de suie mais déjà illuminée de progrès, coïncide avec l’émergence de la photographie, l’effervescence artistique de la Belle Époque et la modernité qui s’invente sous ses yeux.

La Venue de l'Avenir

Aidée par deux jeunes Normands en quête de gloire à la capitale (Lucien, photographe en devenir, et Anatole, peintre impressionniste à ses heures), Adèle va croiser sur son chemin un Paris bigarré : des taverniers au grand cœur, des ouvriers, des boulangers fantasques… et même quelques figures bien connues de notre patrimoine culturel, comme Félix Nadar, ou encore Sarah Bernhardt, et bien d’autres que je vous laisse découvrir par vous-même à l’écran.

Le film alterne ainsi sans cesse entre le présent et le passé, entre les doutes de nos héros contemporains et le destin d’Adèle, avec une fluidité assez remarquable. On ne s’y perd jamais, et le montage, très maîtrisé, parvient à faire dialoguer les deux époques avec intelligence. Le film tisse donc un récit qui mêle filiation, mémoire et transmission, sans sombrer dans l’académisme ou l’austérité. Et même si tout n’est pas parfait, comme nous le verrons, force est d’admettre que l’ensemble tient la route, et même plutôt bien.

Un fil enraciné, tendu entre les siècles…

Ce qui fait la vraie beauté de La venue de l’Avenir, c’est sans doute sa manière de faire dialoguer les époques, sans jamais chercher à les opposer ni à les forcer à se ressembler. Le film construit un va-et-vient très fluide entre 1895 et 2025, à la manière d’un tisserand qui passerait la navette entre deux tissus différents. Chaque scène contemporaine trouve un écho subtil dans le passé. Si c’est parfois appuyé, ce n’est cependant jamais lourd. Par exemple, lorsque les personnages modernes découvrent une lettre ou une photographie oubliée, le film nous transporte dans ce qu’elle raconte, pas en reconstitution froide, mais en plongée émotionnelle.

Cela donne au spectateur une petite longueur d’avance sur les quatre cousins modernes: lorsqu’ils remontent ce fil généalogique sans toujours comprendre ce qu’ils cherchent, le spectateur, lui, a déjà le symbolisme et l’émotion derrière ces indices si mystérieux pour quiconque n’aurait pas le contexte. Mais en les voyant réagir aux découvertes (une photo, une annotation au dos d’un cliché, un objet dont l’origine reste mystérieuse), on sent que quelque chose se passe. Le film ne nous dit pas que « le passé éclaire le présent » (ce serait bien trop évident, et même dommage de le dire ainsi), mais il nous invite à considérer que certaines choses, profondément humaines, se transmettent malgré nous.

Autre point positif qui m’a positivement surprise, alors que c’est justement une crainte que j’ai apprise à avoir lorsqu’il s’agit de fiction historique : la réécriture anachronique du passé, afin d’y calquer des valeurs et des schémas de pensées tout aussi anachroniques, est absente des scènes se déroulant en 1895. C’est un phénomène que l’on a pu observer aussi bien dans des fictions étrangères, comme avec l’infâme adaptation télévisuelle des Chroniques des Bridgerton (mais je ne m’étendrai pas, au risque de devenir aigrie, d’autant plus que certaines l’ont fait bien mieux que moi). Mais la France n’est pas en reste, même dans certaines œuvres à succès, comme l’adaptation l’année dernière du Comte de Monte Cristo (mais là c’est mon père, grand inconditionnel de Dumas, qui risquerait de devenir aigri).

Petite précision dans une parenthèse que vous m’accorderez: si je peux pardonner l’anachronisme purement narratif (même s’il me fait souvent grincer des dents, en tant que puriste), je n’ai aucune indulgence pour le mensonge historique, martelé comme vérité afin de légitimer un discours subjectif ou une idéologie qui ne colle absolument pas avec la réalité de l’époque. Mention spéciale à la série Le Bazar de la Charité, qui, si le premier épisode avait eu le mérite de piquer ma curiosité (costumes de la Belle Époque obligent), m’a complètement perdue en construisant tout son scénario autour d’une idée reçue historique, pourtant démentie maintes et maintes fois, depuis des décennies, aussi bien par les historiens et les associations des descendants de victimes.

Mais bon, il fallait bien trouver une origine visuelle frappante et manichéenne pour légitimer le message politique relativement imbuvable des sept épisodes suivants (avez-vous déjà vu une jeune fille noble de la fin du XIXe siècle parler comme une militante féministe de 2020? Moi oui). Un défaut que l’on retrouve dans une autre série du même réalisateur, Les Combattantes, mais à une échelle bien moindre (en même temps, le mensonge historique est plus facilement décelable par le spectateur moyen lorsqu’il s’agit de la Première Guerre Mondiale).

Quel ne fut donc pas mon soulagement de voir des personnages de 1895 se comporter comme en 1895 ! Pas de grands discours politiques anachroniques martelés à l’écran, pas de personnage hors-sol projeté dans son siècle comme un héros de 2025 téléporté dans les années 1890. Ici, les mentalités sont celles de leur temps, et c’est justement cela qui rend l’émotion si juste. On nous rappelle que les personnes des siècles passés ne sont pas des individus interchangeables, mais qu’ils évoluent au sein d’un contexte unique, d’une culture disparue, et qui ne se doutent pas un seul instant de ce que l’avenir réserve à leurs descendants.

Et je suis encore touchée de voir Adèle, Anatole et Lucien s’émerveiller du miracle de la photographie, escalader Montmartre pour voir une rue entière illuminée par l’électricité, et regarder les lumières avec la même émotion que celle qu’on ressent devant un magnifique feu d’artifice. Car même si cela peut les rendre attendrissants, ou quelques peu candides pour quelqu’un qui vit en 2025, ils restent néanmoins des personnages cohérents avec leur environnement, et c’est en cela qu’ils sont vrais et si touchants. On les imagine si bien sortis tout droit d’une vieille photo de famille, et c’est la marque d’une retranscription réussie.

Mon seul regret, et qui j’en conviens est purement personnel, concerne l’uniformité du phrasé et des accents. Tous les personnages, qu’ils soient parisiens ou normands, parlent avec un français standardisé, atone. J’imagine que c’est un choix de neutralité pour ne pas perdre le spectateur moyen, mais je ne peux m’empêcher de penser que c’eût été la cerise sur le gâteau. Je suis moi-même une grande amatrice des accents, et je trouve qu’ils sont des héritages tout aussi puissants que les patronymes. L’absence d’un phrasé parisien reconnaissable est d’autant plus dommage que, n’en déplaise aux parisiens, eux aussi ont un accent, et pas toujours des plus discrets.

Preuve en est, une très belle archive phonographique, partagée il y a quelques années par France Culture, et où le linguiste Ferdinand Brunot interviewe un tapissier parisien nommé Louis Ligabue en 1912. Brunot fut le premier universitaire à s’intéresser aux différents accents du français « populaire », et encore mieux, à tenter de les immortaliser par des archives audios. Osez écouter ce petit bijou et me dire que les parisiens n’ont pas d’accent ! En entendant parler Ligabue, c’est tout un pan de Paris qui fleure bon le pavé mouillé et la gouaille, qui reparaît en trois minutes.

… mais un passé plus solide que le présent

S’il y a bien une chose que La venue de l’Avenir m’a fait ressentir, c’est que certaines époques brillent plus naturellement que d’autres. Et ici, la lumière vient très clairement du passé. Car du côté de 2025, le film peine à convaincre autant que dans ses reconstitutions de 1895.

Le problème, ce n’est pas tant le principe : suivre quatre descendants d’Adèle qui, réunis dans une maison oubliée, se découvrent peu à peu un lien. C’est même une excellente idée. Le souci, c’est que les personnages contemporains ressemblent davantage à des figures archétypales qu’à de véritables êtres humains.

Meilleur exemple de cette tendance à la caricature, Guy, l’apiculteur écolo militant. On comprend très vite son rôle : être celui qui remet tout en question, qui brandit des valeurs fortes, qui gêne un peu tout le monde… mais il est tellement balourd dans ses postures qu’il en devient presque pénible à l’écran. On sent que le film veut éviter de s’en moquer, et qu’au contraire il veut en faire une sorte de pont maladroit entre les trois autres cousins éloignés, une sorte de « modèle » bien attentionné qui permettrait de ressouder cette famille dispatchée dans toute la France. Mais malgré cette bienveillance qu’a le film à son égard, il ne parvient pas non plus à l’humaniser suffisamment et il en résulte un personnage raide, qui donne l’impression de sortir d’un tract plus que d’un arbre généalogique.

Le regard d’Abdel en dit long, croyez-moi…

Si Guy se retrouve vite étiqueté « pire cousin », les trois autres ne sont pas en reste : Abdel, sous son aigreur de professeur désabusé, aurait mérité que l’on dépasse un peu sa raideur et qu’on explore un peu la sensibilité du personnage qu’on pressent lorsque la troupe explore les trésors cachés de la masure. D’autant plus qu’indirectement, il est celui qui connait les personnes à même d’apporter des réponses claires à des spéculations sur certains des objets mystérieux qu’ils trouvent.

Céline, de son côté, vit une rupture sentimentale aux deux tiers du film, mais c’est si soudain dans la vie de cette femme caractérisée presqu’exclusivement par son travail que l’on a du mal à sentir la tension émotionnelle qu’elle traverse. Enfin, Seb, s’il est celui des cousins dont le passé est le plus développé, on reste un peu à la surface. Sa transformation au fil du film est esquissée plus que racontée, et c’est dommage, car il y avait là matière à faire un parallèle fort avec Adèle : deux figures un peu perdues, deux quêtes identitaires, deux solitudes en miroir.

Mais au-delà des individualités, c’est surtout le traitement de la généalogie dans la partie moderne qui m’a laissée sur ma faim. Elle sert de déclencheur, avec la généalogiste fait une brève apparition (à peine le temps de prononcer deux phrases), puis disparaît du récit. Le lien familial qui unit les quatre cousins reste théorique : ils auraient aussi bien pu être des inconnus tirés au sort, et hormis pour Seb, on ne développe jamais leurs proches actuels. On sait par exemple qu’Abdel a deux filles, mais on ne connait même pas leur nom, alors qu’on les voit en arrière-plan lors d’une scène. Cela donne une impression de personnages livrés à eux-mêmes, comme complétement déracinés. On aurait aimé plus de moments de partage, de questions sur les branches manquantes de l’arbre, sur les ramifications de l’histoire d’Adèle, et de la richesse du quotidien de ses descendants.

Et justement, parlons-en : où sont passés les enfants d’Adèle ? Hormis le fait qu’ils existent (sinon, pas de descendance, n’est-ce pas ?), le film les oublie totalement. Aucun nom, aucun destin évoqué, juste des visages anonymes sur des photos oubliées en arrière-plan. Or, ce sont eux, plus que n’importe quelle babiole héritée, qui font le pont entre les deux temporalités. Leur absence est une vraie occasion manquée, que ne rattrapent ni le « mur des souvenirs » (dont vous avez une image ci-dessous), ni le montage photo dans le générique de fin.

Dernier bémol, plus subjectif mais que je ne peux pas ne pas mentionner : la révélation finale sur les origines d’Adèle. Je ne dévoilerai rien, évidemment, mais disons que le film choisit de rattacher cette humble jeune fille à une lignée secrètement prestigieuse. Et là, j’avoue avoir levé un sourcil. Non pas parce que l’idée est invraisemblable (après tout, en généalogie, on sait bien que les surprises ne manquent pas), mais parce que ce choix renforce un biais déjà trop présent dans l’imaginaire collectif : l’idée que seuls les « grands ancêtres » valent qu’on s’y intéresse, que j’avais déjà détaillé dans mon tout premier article. Personnellement, je trouve infiniment plus touchant de savoir que mon arrière-arrière-grand-mère repassait du linge pour vivre que d’apprendre qu’elle était la nièce illégitime d’un nobliaud dévoyé. Mais là, je laisse chacun juger selon sa sensibilité.

Un voyage dans le temps qui vaut le détour

Il est finalement assez rare de voir un film s’aventurer franchement sur le terrain de la généalogie. Bien sûr, le cinéma s’est souvent emparé des histoires de familles, de secrets enfouis ou de passés à exhumer… mais il est plus rare qu’il aborde la quête d’un héritage sous cet angle précis, celui des lignées, des filiations lointaines, de ces liens invisibles mais bien réels qui traversent les générations.

Rien que pour cela, La venue de l’Avenir mérite qu’on s’y arrête. Et même si certaines faiblesses viennent un peu ternir la partie contemporaine, on ne peut nier que le film a été fait avec le cœur. Il ne triche pas, ne cherche pas à en mettre plein la vue, et surtout, il ne méprise jamais le sujet qu’il traite. Il y a de la tendresse dans la mise en scène, une certaine pudeur dans les silences, et un vrai respect pour les personnages du passé.

Alors bien sûr, on aurait aimé plus de profondeur ici, un peu plus de nuance là. Mais à la fin, si ce film donne envie à ne serait-ce qu’une personne de retracer l’histoire d’un aïeul oublié, d’ouvrir une vieille boîte à photos ou de questionner une grand-tante sur ses souvenirs… alors il aura déjà rempli une mission précieuse.

Et puis, même Guy, dans toute sa ferveur un peu crispante, lâche une phrase qui à mon sens résume parfaitement les enjeux cachés de la généalogie : « En découvrant des choses sur eux, on découvre aussi un peu de choses sur nous. » Comme quoi, il ne dit pas que des bêtises !

N’hésitez pas à découvrir la bande annonce ici, ou à prendre un petit billet tant qu’il est à l’affiche !

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