Stolpersteine

Les Stolpersteine : la Grande Histoire sur des petits pavés

Le mois de juillet est décidément bien particulier : non seulement des restrictions budgétaires conduisent l’institution au sein de laquelle je faisais mon stage à ne pas renouveler mon contrat, mais j’ai aussi l’opportunité de séjourner quelques jours dans un pays qui fut longtemps ma némésis scolaire, à savoir, l’Allemagne.

Non pas qu’à titre personnel, je puisse reprocher aux Allemands autre chose que leur gastronomie parfois douteuse – quiconque aura eu l’opportunité de goûter une Zungenwurst saura me comprendre – mais simplement car l’allemand tel qu’enseigné (ou plutôt, non-enseigné dans mon cas) ne m’a jamais permis de dépasser le niveau conversationnel d’un enfant de trois ans. Difficile alors de s’imaginer passer volontairement du temps dans le pays de la langue de Goethe, d’autant plus qu’une fois sur place, à ma grande surprise, peu d’allemands pouvaient (ou souhaitaient) me répondre en anglais. Ma maîtrise de la langue de Shakespeare ne me servaient donc pas à grand chose, à mon grand désarroi.

Mais alors, pourquoi donc subir une dizaine d’heures de train entre la Suisse et le nord de l’Allemagne, et aller passer une dizaine de jours sous la pluie, alors que j’aurais pu profiter de mon emploi du temps nouvellement libre pour aller dans une destination plus vendeuse? Figurez-vous, amis lecteurs, que je suis l’aînée d’une fratrie de trois, et que la petite dernière s’était installée en Allemagne dans le cadre d’une année de césure et d’un stage en laboratoire. Difficile de passer à côté de l’occasion d’aller visiter non seulement ma chère petite sœur, mais également la terre inconnue où elle se trouve.

Si l’arrivée s’est faite sans heurts malgré la réputation calamiteuse de la Deutsche Bahn, le quartier où ma sœur s’était installée débordait de surprises : des bâtiments à l’architecture disparate, des fleurs et des arbres dans les moindres recoins, mais surtout, comme une scarification héritée de la seconde guerre mondiale, des dizaines de plaques commémoratives, de statues, de lieux de mémoire. Certains sont à hauteur d’œil, parfois même ostentatoires, mais d’autres nécessitent de changer quelque peu de point de vue.

Des pavés ? Non, des Stolpersteine

Quand on marche dans les rues allemandes, on tombe parfois sur des petits pavés pas comme les autres : entourés de pavés de pierres, des petites plaques en laiton de dix centimètres de côté attirent l’œil lorsqu’ils sont éclairés par le soleil. Situés sur les trottoirs, en face d’habitations, ils ont été installés dans un seul but : inscrire dans l’espace public une trace d’un individu victime de répressions ou de violences, majoritairement létales, de la part du régime nazi. Et ces petits pavés ont un nom bien spécial : Stolperstein.

Pour ceux qui comme moi sont bien loin de maîtriser l’allemand, on peut se demander ce que peut bien signifier Stolperstein, ou Stolpersteine au pluriel. Si « stein » n’est pas la partie la plus compliquée à comprendre, ce n’est pas le cas de « Stolpern ». Comme dans notre article expliquant l’apoplexie, un petit travail d’étymologie s’impose : langues germaniques oblige, « Stolpern » peut être rapproché du mot anglais « Stumble », qui se traduit par « trébucher ». La traduction littérale du Stolperstein serait donc une « pierre où on trébuche », ce qui, soyons honnête, n’est pas particulièrement impactant en français. D’où le choix d’une traduction plus poétique, de « pierre d’achoppement » ou de « pavé de mémoire ».

Mais d’où viennent donc ces petits pavés qui, de toute évidence, ne sont pas venus s’incruster tous seuls dans le trottoir ?

Le plus grand monument aux morts du monde

Les Stolpersteine sont une initiative initialement artistique, mise en place par l’allemand Gunter Demnig peu après la chute de l’URSS. La première Stolperstein, posée clandestinement le 16 décembre 1992, marque le début d’une initiative qui, aujourd’hui, se retrouve dans presque toute l’Europe. Le but est double : non seulement garder une trace d’un individu qui n’a pas forcément le droit à une sépulture personnelle ou même de date de décès floue (merci les camps), mais aussi d’illustrer le dernier lieu d’habitation connu des individus inscrits sur les plaques, et les inscrire dans un espace géographique dont ils furent arrachés.

Aujourd’hui, les Stolpersteine sont considérées comme le plus grand monument aux morts décentralisé du monde. On entend par « décentralisé » le fait que, contrairement aux monuments aux morts auxquels nous sommes habitués chez nous (qui n’a jamais vu une obélisque ou une stèle commune nichée entre la mairie et l’église ?), tous les noms ne sont pas concentrés au même endroit. Au contraire, on les trouve au lieu exact de la dernière adresse de l’individu mémorialisé, quitte à ce qu’un seul pavé soit isolé dans une rue presque déserte. Aujourd’hui, près de 90 000 Stolpersteine se trouvent en Europe, pour près de 53 000 rien qu’en Allemagne, réparties entre plus de mille communes.

Si la démarche de Gunter Demnig se concentre sur les victimes du nazisme, il convient de souligner qu’une démarche similaire existe pour commémorer les victimes des répressions du régime communiste de l’URSS. Depuis 2014, l’association Dernière Adresse Connue pose des plaques mémorielles non pas au sol, mais sur les murs, afin d’intégrer dans l’espace public une trace des vies fauchées par le communisme. Une belle démarche qu’il convient de souligner, alors que la mémorialisation des exactions et répressions communistes est souvent plus difficile à reconnaître que celles d’autres régimes totalitaires européens.

Stolpersteine - Dernière adresse connue
Un exemple de plaque commémorative du projet Dernière Adresse Connue, au musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg (crédit photo : Eliza Frenkel)

Les Stolpersteine, fiches d’état civil miniatures et trésors généalogiques

Vous vous doutez bien que si je prends la peine de faire un article sur les Stolpersteine, c’est parce qu’il s’avère que, pour la généalogie, ces petits monuments sont une véritable mine d’or. Un pavé de dix centimètres de côté équivaut à une seule personne, d’où le fait que devant une seule maison, on peut en retrouver plusieurs (dans le cas de l’arrestation ou la déportation d’une famille entière, par exemple). Mais dans le cas où l’un de nos ancêtres, directs ou non, a pu disparaître pendant la seconde guerre mondiale, le Stolperstein peut nous aider à remonter sa piste.

Les Stolpersteine sont en effet tous rédigés sur le même modèle, et souvent très riches en informations. Mais comme une image vaut plus que mille discours, le mieux est de prendre un exemple individuel, afin de déterminer le modèle type de nos chers petits pavés. Je vous propose l’un des plus détaillés sur lequel je suis tombée : celle du docteur Otto Bauer.

Stolpersteine

En Allemagne, tous les Stolpersteine commencent par deux mots, « Hier wohnte » , qui se traduit par « ici habitait » . On sait donc où vivait l’individu de façon particulièrement précise, ce qui peut aider à retracer son parcous avant, et après son « départ » forcé.

Viennent ensuite les prénoms et nom de famille, parfois précédés par un titre. On retrouve bien cela dans notre Stolperstein : son titre de Docteur, ses deux prénoms (Otto et Herbert) et son patronyme (Bauer). Idéal pour retrouver facilement l’identité complète de notre individu.

La ligne en-dessous indique la date de naissance, souvent limitée à l’année par gain de place. On apprend donc que notre cher docteur est né en 1896. On peut s’étonner de cette « pauvreté » de la date de naissance, mais on se doute bien que c’est par soucis de « gain de place », afin de se concentrer sur les autres informations, aussi enrichissantes qu’elles sont macabres, à savoir, des informations sur son arrestation, sa déportation, et la date et la circonstance de son décès.

Dans le cadre d’Otto, on nous indique « KZ Fuhlsbüttel 1942 » , suivi de « Deportiert 1942 Mauthausen » et « Ermordet 18.9.1942 » . KZ est l’abréviation de « Konzentrationslager » mais dans ce contexte, désigne plutôt la date d’arrestation par le régime nazi, ainsi que le camp dans lequel l’individu a été « transféré » en attendant la déportation. Dans le cas d’Otto, tout s’est passé durant l’année 1942 : il a été arrêté et envoyé dans le camp de Fuhlsbüttel, puis ensuite seulement déporté vers le camp de Mauthausen (d’où le « deportiert » de la deuxième phrase).

La dernière ligne nous apprend qu’Otto a été « assassiné » (traduction de « Ermordet » ) le 18 Septembre 1942. Bien que les circonstances du décès ne soient pas révélées, elles sous-entendent l’intervention directe d’un tiers dans le camp de Mauthausen, et pas un décès dû aux conditions déplorables dans les camps (famine, épuisement, etc.).

Même si dans les faits, le « résultat » est le même (à savoir le décès de l’individu mémorialisé), la distinction est importante : certains Stolpersteine mentionnent en effet quand les individus ont eu recours au suicide pour échapper à l’arrestation (par l’expression « Flucht in den Tod » , qui se traduit par « Fuite dans la mort » ) ou sont morts sans intervention de tiers, via le remplacement de « Ermordet » par « Tot » (qui se traduit par « mort » et non pas « assassiné » ).

Cet exemple nous illustre bien à quel point ces petits pavés sont de véritables fiches d’état civil incrustées dans le sol, et peuvent donner un sacré coup de pouce pour retracer la mémoire d’un ancêtre civil disparu pendant la seconde guerre mondiale. Mais vous pouvez non seulement bénéficier des monuments déjà mis en place, mais aussi apporter votre propre pierre à l’édifice des Stolpersteine.

Faire poser sa Stolpersteine ? C’est possible !

Votre histoire familiale est marquée par la Seconde Guerre mondiale, avec des résistants ou des victimes du régime nazi dans votre arbre ? Votre commune, si humble soit-elle, a-t-elle été habitée par des personnes victimes de l’Occupation ? Vous souhaitez contribuer à cette mémorialisation pas comme les autres ? Pas besoin d’être un organisme officiel pour faire une demande. Même en tant que particulier, vous pouvez prendre l’initiative de poser un Stolperstein.

Pour rappel, les personnes concernées par le projet des Stolpersteine sont les individus qui ont directement été victimes du régime et des exactions nazis. Sont donc concernés les individus ayant été ciblés par les nazis tant pour leur « statut » (handicapé, juif, tsigane, homosexuel, etc.) que pour leur opposition politique ou morale (résistant, opposant politique, chrétien opposé au nazisme, Juste…). Afin d’être « éligible », un individu doit remplir plusieurs critères : avoir été arrêté, déporté ou exilé, avoir une connaissance au moins vague de l’ancien lieu d’habitation, et avoir des archives pour le prouver.

Vous noterez qu’il n’y a pas besoin d’être décédé pendant sa détention pour être éligible, ainsi certains Stolpersteine ont été posés pour rendre hommage à certaines personnes arrêtées, mais qui ont survécues. Une manière délicate de ne pas oublier que certains, même s’ils ont survécu, ont malgré tout été victime des événements.

Si les associations mémorielles sont les plus à même de vous aider à retrouver une trace tangible d’un individu apte à la mémorialisation par le Stolperstein, vous pouvez néanmoins entamer les démarches seul, mais surtout commencer à sonder le territoire de votre commune. Et oui ! Comme les Stolpersteine sont des monuments installés dans l’espace public, vous ne pouvez pas les installer sans demander le concours de votre commune. Mais quoi qu’il en soit, en plus de devoir demander l’autorisation à votre commune, vous devrez également aider l’association Stolpersteine France à faire les recherches (elle peut néanmoins les effectuer elle-même, mais uniquement sous peine de subventions), et bien sûr payer la facture de la pose.

Attention cependant : le principe des Stolpersteine ne fait pas l’unanimité, et toutes les communes n’acceptent pas la pose d’une Stolperstein sur leur territoire. Dans certaines, la pose est même illégale, le cas le plus parlant étant la ville allemande de Munich : Charlotte Knobloch, munichoise à la fois ancienne déportée et présidente du Conseil central des juifs en Allemagne, considère que la nature de « mémorial de sol » est humiliante, sous prétexte que cela signifie qu’elles sont piétinées par les passants, ou plus facilement sujettes à la souillure que des plaques commémoratives murales. Chacun son avis, comme on dit.

Quoi qu’il en soit, sondez toujours d’abord votre commune avant de vous investir trop longuement dans les recherches. Mieux vaut être sûr que la pose du Stolperstein soit possible avant d’engloutir des ressources intellectuelles et financières impossibles. Mais dans le cas où tous les feux sont au vert, n’hésitez pas à participer à préserver la mémoire de victimes de la seconde guerre mondiale. Peut-être que vous pourriez panser légèrement des plaies qui, parfois, sont encore à vif, même quatre-vingts ans après la fin du conflit – comme en témoigne ce reportage touchant fait à l’occasion du premier Stolperstein normand.

Chaque personne a une histoire, chaque famille a ses cicatrices, et chaque vie mérite d’être racontée. Alors n’attendez pas que les témoins de ces époques perturbées disparaissent pour leur promettre de se souvenirs d’eux !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *